Philippe, vous êtes professeur d’histoire-géographie et fondateur de Komidi, aujourd’hui plus grand festival de théâtre de l’océan Indien : quel lien intime faites-vous entre votre regard d’historien de La Réunion et la manière dont vous avez façonné ce festival comme vitrine de l’expertise culturelle réunionnaise, notamment dans le Sud Sauvage ?
Nous avons à la Réunion dans tous les arts et en particulier dans le spectacle vivant des artistes et des compagnies de théâtre de grand talent. Nous avons également un tissus associatif en particulier à saint joseph où le festival est né à la fois très dynamique et très compétents. Tout était réuni pour organiser une manifestation culturelle qui réponde aux besoins de la population tout en mettant un "savoir faire" et " savoir accueillir réunionnais.
Komidi est né de la fermeture d’un cinéma à Saint-Joseph : comment ce manque d’offre culturelle locale a-t-il nourri votre vision d’un « théâtre pour tous », et en quoi cette histoire fondatrice explique encore aujourd’hui vos choix de programmation, de tarifs solidaires et de maillage du territoire ?
Au sein de kom i di nous pensons que l'accès à l'art et à la culture est un droit. Il était donc évident que notre engagement devait se faire dans la logique de permettre le plus grand accès possible aux représentations. De là l'idée d'une entière gratuité pour les élèves dans les représentations dédiées aux publics scolaires et de nombreux dispositifs pour faire découvrir le théâtre à ceux qui en sont exclus où qui s'en excluent. Que cela soit par le tarif, la répartition des spectacles dans l'espace au plus près des publics éloignés comme dans les hauts de st joseph ou par un accompagnement spécifique le " kom i di-zeop-ensemb" où les enfants des écoles peuvent acheter des places à 2 euros pour inviter leurs parents.
Vous faites venir 12 600 élèves chaque année, de la maternelle au lycée : concrètement, comment le travail mené avec les écoles (ateliers, résidences, rencontres) contribue-t-il à construire une culture théâtrale spécifiquement réunionnaise, et que vous disent les jeunes sur la façon dont ils se reconnaissent – ou non – dans les œuvres proposées ?
Permettre aux enfants dès le plus jeune âge de découvrir le théâtre, en tant que spectateur dans un premier temps puis en tant qu'acteur en pratiquant le théâtre dans le cadre d'ateliers scolaires est essentiel. Le théâtre est une liberté car elle permet d'accéder à des œuvres, de se questionner et au final de s'élever. Nos élèves bénéficient d'une offres culturelle théâtrale particulièrement riche puisqu'au foisonnement créatif des compagnies réunionnaises, ils peuvent accéder à des spectacles qui proviennent de France hexagonale et d'Europe. Cela permet d'aiguiser d'autant plus leur regard, leur sens critique et leur exigences également. De nombreux élèves lors des échanges avec les artistes à l'issue des représentations manifestent le besoin de signaler combien l'oeuvre qui leur a été proposée les a touché car bien souvent une pièce de théâtre est le miroir de notre société et permet le dialogue et parfois le soulagement.
Le Sud Sauvage est un territoire souvent perçu comme excentré, voire enclavé : quels défis rencontrez-vous pour y faire vivre un théâtre populaire exigeant artistiquement, et comment le fait de jouer dans 13 communes et 19 scènes transforme-t-il le rapport des habitants – y compris les plus modestes – à la création et à la culture ?
Il y a deux grands défis. Le premier est de pouvoir proposer des lieux suffisamment équipés pour pouvoir accueillir des spectacles de qualité et exigeant sur le plan technique car nous manquons d'infrastructures le permettant notamment dans les hauts. Le deuxième défi une fois le premier résolu est de réussir à convaincre une population qui jusque là était exclue ou s'excluait de l'offre théâtrale de venir. C'est donc un travail de longue haleine et de terrain qu'il faut construire en passant par les enfants des écoles puis des associations et progressivement les gens viennent. Timidement au début ou pour faire plaisir à leurs enfants et progressivement ils reviennent, discutent avec leurs amis qui viennent à leur tour et ainsi au bout de quelques temps ces personnes ont appris qu'ils pouvaient prendre du plaisir et ne s'excluent plus.
Komidi accueille à la fois des créations locales et des compagnies internationales : comment travaillez-vous l’équilibre entre valorisation des artistes réunionnais (langues, histoires, imaginaires de l’île) et ouverture au monde, pour éviter à la fois le repli identitaire et la simple importation de modèles métropolitains ou européens ?
Dès le début kom i di souhaitait proposer au public de découvrir la créativité et les talents de la scène réunionnaise mais également les offres théâtrales provenant d'ailleurs, de France hexagonale et de l'international. Montrer à la fois une certaine identité réunionnaise mais également l'altérité pour justement éviter le repli sur soi. L'isolement voire l'enfermement. Kom idi essaie de présenter au public les spectacles proposés par les compagnies professionnelles de la Réunion et depuis sa création la quasi totalité des compagnies réunionnaises existantes ont pu présenter leur création au public du festival kom i di et celles qui n'ont pas encore pu être programmer le seront forcément bientôt. A cette offre provenant des compagnies professionnelles réunionnaises nous ajoutons une offre extérieure qui vient compléter et enrichir la programmation du festival pour donner un large choix d'oeuvres au public du festival.
En regardant vers l’édition 2026 et au-delà, comment imaginez-vous l’évolution de Komidi et, plus largement, du paysage théâtral réunionnais : quels sont selon vous les leviers prioritaires (formation, financements, réseaux, lieux) pour renforcer encore la reconnaissance nationale et internationale de l’expertise culturelle de La Réunion ?
A la Réunion il y a beaucoup d'artistes très talentueux mais la Réunion est un petit territoire or les artistes ont besoin de jouer pour améliorer leur travail. Une pièce de théâtre nécessite de nombreux réglages et ajustements et ce n'est bien souvent qu'après une trentaine de représentations qu'une œuvre atteint sa forme finale mais souvent les compagnies ont du mal à trouver des lieux qui présentent leurs oeuvres. Non pas par manque d'envie mais le plus souvent par manque de moyens. A cela s'ajoute le fait qu'il est bien difficile pour les compagnies réunionnaises de se produire en France hexagonale là encore pour des questions de coûts ou de la méconnaissance de la qualité des artistes réunionnais par les opérateurs culturels de France hexagonale. On peut oeuvrer peut être encore plus que ce qui est fait actuellement pour permettre aux artistes de mieux se faire connaître au national et international. Accroître bien entendu les possibilités de formation même si là encore il y a sur le territoire des offres de qualité mais on peut je pense les augmenter, les diversifier et mieux les disperser sur le territoire réunionnais. Enfin je pense que la Réunion devrait être plus présente et visible là où le France du théâtre se retrouve. Il y a par exemple au festival d'Avignon qui est le plus grand festival de France et un des plus grands du monde en matière de théâtre avec plus de 1600 spectacles par jour pendant un mois. L'ensemble des programmateurs français et étrangers s'y rend chaque année. La presse nationale couvre la manipulation. A Avignon de nombreux lieux qui présentent des artistes de leurs régions ou pays comme par exemple le théâtre des Doms qui présente le meilleur de la création belge. Peut être serait il bon de pouvoir présenter le meilleur de la Réunion en matière de théâtre bien entendu mais pas seulement. La Réunion à beaucoup de qualité à proposer un tel lieu pourrait permettre de le faire.
Avec vos 18 ans d’engagement autour de Komidi, quel message aimeriez-vous adresser aux Réunionnais – et à ceux qui vous lisent depuis la métropole ou l’étranger – sur la place du théâtre dans la société réunionnaise, et quel conseil donneriez-vous à celles et ceux qui voudraient, à leur tour, créer des projets culturels ancrés dans leur territoire ?
Au réunionnais le message est assez simple. Fréquentez les lieux de culture quels qu'ils soient. Allez voir les artistes nous avons besoin d'eux et ils ont besoin de nous, le public également. A ceux qui nous lisent de métropole je pourrais dire qu'il est important que leur oeuvre puisse également être proposée sur notre territoire car même si la Réunion est un territoire de grande vitalité et créativité artistique nous sommes de par la distance qui nous sépare confronté à un certain éloignement de cette offre culturelle. Enfin à ceux qui voudront se lancer un seul conseil définissez un projet utile pour la population, croyez en lui, croyez en vous et lentement mais sûrement mettez le en place. On en a besoin car plus il y a d'offres et de manifestations culturelles mieux le vivre ensemble est, plus forte est la tolérance, la capacité à respecter et écouter l'autre. Plus on se nourrit d'oeuvres culturelles plus on se bonifie en tant qu'individu. La culture a toujours été et dans le monde troublé et incertain qui est le nôtre reste un rempart solide contre l'ignorance, la bêtise le sectarisme, le sexisme et l'obscurantisme. Elle fait de nous de meilleurs individus.
Pour en savoir plus : https://komidi.re