Maëla, pouvez-vous nous raconter comment est née Chakouat Éditions et en quoi votre parcours d’autrice et d’intervenante en vulgarisation scientifique a façonné ce projet dédié aux enfants de La Réunion ?
Depuis mon plus jeune âge, je suis passionnée par les livres et la lecture. Après avoir été libraire et bibliothécaire jeunesse, je trouvais qu'il manquait d' ouvrages sur La Réunion. Et comme dit l'adage : On est jamais mieux servi que par soi-même, j'ai alors décidé que j'allais écrire et éditer mes propres livres. J'ai au préalable participé à la création d' Austral éditions avec mon ancien compagnon, puis, par la suite, j'ai volé de mes propres ailes en donnant naissance à Chakouat éditions!
Lorsque vous concevez un documentaire jeunesse comme « Les oiseaux de La Réunion expliqués aux enfants » ou « Les cétacés de La Réunion », comment transformez-vous des connaissances scientifiques pointues en récits et images accessibles sans les dénaturer ? Pouvez-vous décrire concrètement votre méthode de travail, du choix des sources au texte final ?
Alors pour commencer, rendons à César ce qui appartient à César. J'ai la chance de collaborer avec Stéphanie Dalleau-Coudert, ma coauteure qui a une formation scientifique. Nous écrivons en quelque sorte à quatre mains! Le travail pour tous nos livres s'effectue de la même manière : On décide d'un sujet à traiter, chacune de son coté lit énormément, s'informe, regarde des documentaires. Ensuite on ébauche un plan, une fois celui-ci élaboré on écrit ensemble (parfois en se fâchant). Les photos sont parfois les nôtres, et quand cela n'est pas possible je fais appel à des photographes locaux ou des banques de données. Toutes nos sources sont vérifiées, et surtout nos documentaires sont maintes fois relus (par nous) mais surtout validés par des scientifiques de renom, comme Violaine Duleau de l'association GLOBICE, ou Estelle Crochelet de l'assiociation ARBRES.
La collection « Marmailles doc’ » met au cœur de ses livres la faune et la biodiversité de La Réunion et de l’océan Indien. Qu’est-ce qui, selon vous, distingue la vulgarisation scientifique ancrée dans un territoire insulaire comme le vôtre d’une approche plus généraliste, et quels enjeux spécifiques (culturels, linguistiques, écologiques) cela soulève-t-il ?
Ce qui distingue notre démarche, c’est le passage de la théorie à la réalité quotidienne de l'enfant. La vulgarisation généraliste prend souvent pour modèle des espèces ou des écosystèmes européens ou continentaux (comme le loup, le chêne, l'écureuil ou les saisons tempérées). Pour un enfant réunionnais, ce savoir reste abstrait. Ancrer la science dans notre territoire insulaire, c'est lui montrer que la "grande science" et les trésors de biodiversité se trouvent au bout de son jardin, dans la ravine d'à côté ou au lagon. Ce parti pris soulève des enjeux fondamentaux :Un enjeu écologique et de conservation : On ne protège bien que ce que l’on connaît et ce que l’on aime. La Réunion est un point chaud (hotspot) de biodiversité, avec une faune et une flore uniques au monde (fort taux d'endémisme), mais aussi extrêmement vulnérables face aux espèces invasives ou au changement climatique. Former nos "marmailles" à la richesse de leur propre patrimoine environnemental, c'est former les futurs éco-citoyens et protecteurs de l'île. Un enjeu culturel et d'appropriation : Cela permet aux enfants d'ancrer leur imaginaire dans leur propre environnement culturel et géographique. Se réapproprier l'histoire du papangue, du pétrel de Barau ou des cétacés péi développe un sentiment de fierté. C'est une façon de légitimer leur cadre de vie comme sujet d'étude et de savoir noble.Un enjeu linguistique et de transmission : C’est l’occasion de créer des ponts naturels entre les savoirs scientifiques et le vocabulaire local ou créole (les noms vernaculaires des plantes, des poissons ou des oiseaux). Rapprocher le nom scientifique, le nom français et le nom péi évite la rupture entre ce qu’on apprend à l’école et ce qu’on vit ou entend à la maison.
Vous êtes également impliquée dans Austral Éditions et avez co-écrit des ouvrages de référence comme « L’essentiel du paysage réunionnais » ou un guide de randonnées. En quoi cette expérience de l’édition pour un public plus large ou adulte nourrit-elle votre manière d’aborder la science avec les enfants, notamment dans la conception des textes, des cartes, des schémas ou des photos ?
écrire pour un public adulte, soyons honnête, m'amuse beaucoup moins qu'écrire pour les enfants. cela instaure en effet des bases de logique, mais l'avantage avec un jeune lectorat, c'est que l'on peut s'exprimer différemment, notamment avec des dessins humoristiques, des blagues, des jeux mots...
Entre les attentes des familles, le programme scolaire, la sensibilité écologique grandissante et parfois les polémiques (par exemple autour des requins à La Réunion), quels sont les plus grands défis que vous rencontrez quand vous parlez de nature et de sciences aux enfants, et comment les transformez-vous en opportunités pédagogiques dans vos livres et interventions ?
Nous transformons cela en opportunité pédagogique grâce à deux principes :
Remplacer la peur par la connaissance : Sur des sujets sensibles comme le requin, nous sortons du fantasme ou du tabou en expliquant scientifiquement le rôle de l'animal dans l'écosystème marin, tout en rappelant les règles de prudence. Comprendre permet de dépasser la peur irrationnelle.
Privilégier l'émerveillement et l'action : Plutôt que de tenir un discours culpabilisant ou anxiogène, nous valorisons la beauté de la biodiversité locale et proposons des gestes concrets à la portée des enfants.
En restant factuelles, rigoureuses et ancrées dans le quotidien des marmailles, nous créons un espace de dialogue apaisé entre l'école, la maison et la réalité du territoire.
Vous êtes présente au SLPJ, participez à « Je lis un livre péi » et vous vous adressez à une génération très connectée. Comment imaginez-vous l’évolution de la vulgarisation scientifique pour enfants à travers l’édition dans les prochaines années : formats hybrides, nouveaux thèmes liés au changement climatique, place du numérique, circulation des livres réunionnais au-delà de l’île ?
L'hybridation intelligente (sans remplacer le livre) : Le livre papier reste l'ancrage, l'objet refuge. Mais le numérique devient un prolongement naturel : un QR code qui renvoie vers le chant d'un oiseau endémique, une courte capsule vidéo d'un scientifique sur le terrain ou de la réalité augmentée pour observer le relief de l'île. Le virtuel vient enrichir le réel.
Des thèmes tournés vers la résilience et l'action : Face au changement climatique, la jeunesse ne veut plus seulement des constats, mais des clés de compréhension. Nous devons aborder des sujets complexes — comme la montée des eaux, l'érosion ou les espèces invasives en milieu insulaire — sous l'angle des solutions et de la préservation, en rendant les enfants acteurs.
Faire rayonner la biodiversité péi à l'international : La Réunion est un laboratoire exceptionnel de biodiversité. Nos ouvrages ne s'adressent pas qu'aux marmailles de l'île : ils ont toute leur place dans les écoles et bibliothèques métropolitaines ou francophones. Raconter la biodiversité réunionnaise, c'est sensibiliser le monde entier aux enjeux des écosystèmes insulaires.
En résumé, l'enjeu des prochaines années est d'utiliser le numérique ( car nous n'aurons pas le choix) pour reconnecter les enfants au vivant, tout en faisant voyager nos histoires bien au-delà de nos côtes.
Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser aux parents, enseignants et médiateurs du livre qui souhaitent donner le goût des sciences et de la nature aux enfants : par où commencer, et quel rôle des maisons comme Chakouat Éditions peut faire la différence au quotidien ?
Pour aimer, il faut connaitre. Pour apprendre il faut aimer. L’observation, l'éducation, et la transmission sont les clés du goût de la connaissance. Un enfant intéressé peut devenir un futur médiateur et acteur de la sauvegarde de notre Nature. C'est là que Chakouat Éditions intervient, en lisant nos ouvrages, on allumera peut être une petite flamme...
Pour en savoir plus : https://chakouat-editions.com/