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Interview de Anne-Laure TECHER-CLEMENT de GIP Réserve Naturelle Nationale Marine de La Réunion : Gérer les usages et activités au cœur d’une réserve naturelle marine

Anne-Laure, pouvez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous a conduit à prendre la responsabilité du pôle Usages et Activités au sein du GIP de la Réserve Naturelle Marine de La Réunion, en particulier votre lien personnel avec le...

24 juillet 2026 11 min de lecture
Interview de Anne-Laure TECHER-CLEMENT de GIP Réserve Naturelle Nationale Marine de La Réunion : Gérer les usages et activités au cœur d’une réserve naturelle marine

Anne-Laure, pouvez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous a conduit à prendre la responsabilité du pôle Usages et Activités au sein du GIP de la Réserve Naturelle Marine de La Réunion, en particulier votre lien personnel avec le littoral ouest et ses récifs ?

J’ai découvert les lagons de La Réunion à l’âge de 14 ans et ça a été le déclic. J’ai commencé la plongée sous-marine un an plus tard puis tout s’est enchaîné jusqu’à obtenir un Master en océanographie et biologie marine. Après plusieurs expériences professionnelles en France et à l’étranger dans la recherche scientifique, la conservation et la gestion d’espaces protégés, c’est à La Réunion et à sa biodiversité marine que j’ai décidé de me consacrer voilà plus de 10 ans. Il est important de sensibiliser aux richesses qu’offrent les récifs coralliens, aux services qu’ils rendent à notre territoire mais aussi aux menaces qui pèsent sur eux. Il suffit de mettre la tête sous l’eau pour se rendre compte que le récif va mal et aujourd’hui, encore plus, chacun a un rôle à jouer. En tant qu’amatrice d’activités nautiques et subaquatiques, je suis témoin que certains comportements et pratiques doivent encore évoluer et s’améliorer pour mieux prendre en compte la préservation du milieu marin. C’est pourquoi j’ai pris la responsabilité du pôle usages et activités à la réserve marine, pour accompagner les pratiquants vers une gestion durable et raisonnée de leur activité quelle soit professionnelle ou de loisir.

Concrètement, comment s’organise au quotidien la régulation des usages dans la réserve (pêche, plongée, activités nautiques, équipements de plage) et quels sont les arbitrages les plus délicats que vous devez rendre pour préserver les récifs frangeants tout en tenant compte des réalités socio-économiques locales ?

Les usages dans la réserve sont encadrés réglementairement par des textes (décret, arrêtés préfectoraux et municipaux). Par exemple, certains de ces textes encadrent le type d’engins de pêche, les quantités de poissons pêchés, les zones et jours de pêche, la navigation des engins de plage dans les lagons autorisée uniquement au-dessus du sable (pour éviter de casser le corail avec les pagaies). Mais également, ils peuvent proscrire les pratiques les plus impactantes comme le prélèvement et le piétinement des coraux, le dérangement intentionnel des animaux, comme bien trop souvent le cas avec les tortues marines ou encore l’ancrage des navires. A cela s’ajoute les actions de sensibilisation et le bon sens de chacun.
Il est effectivement difficile de faire prendre conscience à certains usagers de l’état de plus en plus préoccupant des récifs coralliens et de la raréfaction de certaines ressources. Le zourite (poulpe) en est un très bon exemple. Afin de laisser le temps aux populations de zourites de grandir et de se reproduire, le poids minimal de capture a été augmenté. Depuis 2020, chaque zourite pêché dans la réserve marine doit peser 1kg minimum, ce qui lui aura laissé le temps de se reproduite et pas plus de 5 zourites prélevés par pêcheurs par jour pour ceux qui ont une carte de pêche (5kg étant largement suffisant pour une consommation personnelle – la revente est interdite dans la cadre de la pêche de loisir). Le zourite est très apprécié dans la cuisine créole et il n’a donc pas été facile de prendre cette mesure mais elle est nécessaire.

Depuis la création de la réserve en 2007, quelles évolutions majeures avez-vous observées dans les pratiques des usagers (pêcheurs professionnels et de loisir, clubs de plongée, prestataires nautiques, baigneurs, etc.) et quels outils ou dispositifs se sont révélés les plus efficaces pour accompagner ces changements ?

Nous avons observé une meilleure connaissance de la réglementation par les usagers habitués à la fréquenter, même s’il est vrai, qu’elle n’est pas toujours évidente à comprendre et à déchiffrer compte tenu des particularités de chaque type d’activités et des différentes zones, et encore plus pour ceux qui la découvrent. C’est pour cela que le GIP RNMR a créé une application mobile, appelée « RNMR » qui permet à chacun de connaître la réglementation générale, la réglementation par activités et par zones grâce à une carte interactive, avec possibilité de se géolocaliser.
Une autre évolution majeure observée est le nombre de personnes qui piétinent les coraux. Avant 2007 et même au cours des premières années de la réserve, il était fréquent d’observer énormément de gens debout sur les coraux dans les lagons. Il y en a malheureusement encore aujourd’hui mais beaucoup moins qu'avant. De nombreuses actions de sensibilisation ont été menées par les agents de la réserve, des associations et d’autres partenaires pour expliquer que le corail n’est pas un rocher mais bien une colonie d’êtres vivants minuscules, qui poussent très très lentement mais dont le rôle est essentiel pour la Terre et qu’il est primordial de les protéger.
De nombreux professionnels d’activités nautiques qui exercent dans la réserve (loueurs de kayak-paddle, clubs de plongée, écoles de surf, hôtels, etc.) sont au fil du temps devenus de véritables relais de sensibilisation aux côtés de la réserve, partageant avec leurs clients, leurs adhérents ou tout un chacun les bons comportements à avoir pour protéger la biodiversité marine et les récifs coralliens.
En grande majorité, le non-respect de la réglementation ou des bonnes pratiques n’est pas volontaire, seulement de la méconnaissance.

Vous travaillez dans un cadre très spécifique, celui d’un GIP chargé de concilier protection du patrimoine marin, préservation du patrimoine culturel réunionnais et développement économique du territoire : pouvez-vous nous décrire un ou deux cas concrets où ce triptyque a généré des tensions fortes, et comment vous avez réussi à trouver un compromis acceptable pour tous ?

Le milieu naturel, qu’il soit terrestre ou marin, peut se dégrader très rapidement : marées noires, blanchissement, cyclones, inondations, incendies de forêt, maladies, ravageurs, c’est toute l’économie locale et la culture qui gravitent autour qui en souffre, a fortiori quand le temps de la reconstruction est long voir très long, comme pour les récifs coralliens.
Bien que la mission du GIP RNMR soit uniquement de protéger les récifs coralliens, concilier les volets humains et économiques est indéniable et la création de la réserve marine en est un bon exemple.
D’un côté, l’urgence de protéger les récifs coralliens dont l’état de santé n’a cessé de diminuer depuis la fin des années 70 en mettant en place des règles de protection et en faisant évoluer les habitudes. De l’autre, des usagers (pêcheurs, plongeurs, surfeurs, baigneurs, etc.) qui pratiquent leurs activités parfois même depuis plusieurs générations sur ce même espace maritime. Les échanges et les discussions n’ont pas été faciles, des décisions ont été prises et des compromis ont été nécessaires des deux côtés pour permettre cette mise en protection. Bien que la réserve marine n’ait pas permis d’endiguer cette érosion de la biodiversité, elle l’a freiné. Il faut que chacun soit conscient que sans elle, la situation actuelle serait bien pire.

La mission de surveillance et de police de l’environnement est assurée par des gardes sur plus de 40 km de littoral : comment articulez-vous travail de terrain, pédagogie et sanction, et quels sont, selon vous, les freins culturels ou sociaux qui compliquent encore le respect de la réglementation au sein de la réserve ?

La réglementation de la réserve n’est pas toujours facile à comprendre et parfois certaines personnes ne savent même pas qu’elles sont dans une réserve marine. C’est pourquoi, les gardes font beaucoup de prévention et de rappel des règles. Cependant dans certains cas, il est parfois nécessaire de sévir et de verbaliser les contrevenants, d’autant plus quand ils ont déjà été informés dans le passé ou qu’ils sont récidivistes.
Des actions conjointes de surveillance et de contrôle sont également réalisées entre les gardes de la réserve marine et les autres forces de police, comme la gendarmerie maritime, l’OFB ou l’unité littorale des affaires maritimes. Cela permet de couvrir plus de territoire et de bénéficier de moyens humains et matériels supplémentaires.
La mer est encore vu par certains usagers comme un espace de liberté, sans frontières ni règles à respecter, où l’on peut prendre et faire ce que l’on veut. Mais cela n’est pas le cas. Des règles ont été édictées afin de partager l’espace, de permettre une cohabitation entre des usagers de plus en plus nombreux et pour que chacun puisse profiter des ressources marines ont bonne intelligence. Oui, des freins culturels et sociaux compliquent parfois encore le respect de la réglementation. On entend encore dire « si ce n’est pas moi qui pêche ce petit poisson, c’est mon voisin qui va le faire, donc autant que ce soit moi », « il y a toujours eu des poissons dans la mer et il y en aura encore donc je peux pêcher tout ce que je veux ». La tradition est importante mais elle doit aussi s’adapter à la réalité du milieu pour que justement elle puisse être transmise à nos enfants.

Si l’on se projette à dix ans, comment imaginez-vous l’évolution des usages au cœur de la réserve marine de La Réunion, notamment avec la pression touristique, le changement climatique et l’érosion du trait de côte, et quelles adaptations de la gestion vous semblent incontournables pour maintenir la résilience des récifs coralliens ?

Effectivement les scénarios climatiques ne présagent rien de bon pour notre planète et les océans. Nous savons déjà que des plages vont continuer de se réduire, que les houles et les cyclones vont s’intensifier et que les submersions marines vont encore plus impacter les habitations littorales qui vont se retrouver les pieds dans l’eau, surtout si les récifs coralliens et la barrière de corail venaient à se réduire voir à disparaitre alors que ce sont de véritables brises lames des vagues. L’attractivité du littoral et de ses lagons, propices aux activités nautiques et à la baignade serait fortement diminuée avec des conséquence socio-économiques catastrophiques.
Dans la réserve, certains usages commencent déjà à s’autoréguler soit par manque de place, soit en raison du trop grand nombre de prestataires et d’entreprises. Les clients sont aussi à la recherche de prestations de qualité et respectueuses de l’environnement et les professionnels l’ont compris, à plus forte raison au sein d’une réserve naturelle marine.
L’inquiétude se porte depuis plusieurs années déjà sur les pressions et les impacts venant de la partie terrestre, que l’on appelle le bassin versant. En février 2025, le cyclone Garance, combiné à de mauvais aménagements urbains et pratiques agricoles, a entrainé le déversement dans la réserve marine de grandes quantités d’apports terrigènes (boues) et de polluants (pesticides, herbicides, engrais, détergents, etc.) qui sont venus recouvrir et asphyxier les coraux, déjà affaiblit par un épisode de blanchissement corallien. Ce phénomène n’est pas nouveau et va s’intensifier, notamment si les cyclones sont plus violents et/ou fréquents. Il est donc urgent dans les 10 prochaines années que des actions concrètes soient mise en place pour repenser l’aménagement et la gestion durable du bassin versant face au défi climatique, économique et social qui attend l’île.

Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser aux habitants de La Réunion et aux visiteurs qui fréquentent le lagon, à la fois sur leur responsabilité individuelle et sur la manière dont chacun peut, à son échelle, contribuer à la protection durable de la réserve marine ?

La Réunion est une île exceptionnelle avec de merveilleuses richesses que soit sur terre ou dans la mer. A ceux qui se souviennent de la beauté des lagons dan tan lontan et à ceux qui les découvrent aujourd’hui, chaque geste compte. Chez nous, sur la plage, dans l’eau, seul, en famille ou entre amis c’est ensemble qu’on pourra faire avancer les choses pour protéger nos récifs, pour nous et pour les générations futures.

Pour en savoir plus : https://reservemarinereunion.fr